Qu'est-ce vraiment qu'une entreprise libérée ?

Synthèse par NextGen de la publication de recherche “L’entreprise libérée : proposition de critères de caractérisation par Michèle El Khoury, Annabelle Jaouen et Sylvie Sammut”

Synthèse par NextGen de la publication de recherche “L’entreprise libérée : proposition de critères de caractérisation par Michèle El Khoury, Annabelle Jaouen et Sylvie Sammut”

Malgré sa reconnaissance pour ses innovations managériales et sociales, l’entreprise libérée fait l’objet de nombreux débats quant à son essence et à ses modalités. De nombreuses entreprises s’identifient comme “libérées”, mais la recherche n’est pas parvenue à définir clairement les contours de ce terme, en partie du fait de concepts connexes tels qu’Holacracy et l’organisation opale. Les chercheuses Michèle El Khoury, Annabelle Jaouen et Sylvie Sammut ont réalisé une revue systématique de la littérature concernant l’entreprise libérée de 1992 à 2021.

Libération des contraintes hiérarchiques et incitation à la prise d’initiative

Le terme “entreprise libérée” a été popularisé par Isaac Getz et Brian M. Carney dans leur ouvrage “Freedom, Inc.”. Ces entreprises se caractérisent par leur flexibilité, leur décentralisation, et une direction plus informelle basée sur des projets. Elles apparaissent comme des organisations où la majorité des employés ont la liberté et la responsabilité totale d’entreprendre les actions qu’ils jugent bénéfiques pour l’entreprise, sans directives strictes des dirigeants. Ces entreprises promettent d’améliorer la qualité de vie au travail et l’innovation. En effet, avec la baisse d’efficacité des méthodes de management traditionnelles, les entreprises cherchent de nouvelles approches, d’où l’attrait pour l’entreprise libérée.

Entreprise libérée, Holacracy, Organisation opale et Management 3.0

La publication examine les différentes terminologies utilisées pour désigner des organisations qui ont adopté des modèles de management non traditionnels.

  • L’Entreprise Libérée est décrite comme une entreprise où la majorité des salariés ont la liberté et la responsabilité d’agir pour le bien de l’entreprise, sans directive imposée par la hiérarchie ou des procédures strictes.
  • Holacracy est une méthode de gestion axée sur l’agilité et la répartition de l’autorité parmi des cercles organisationnels fluides. Elle met l’accent sur une constitution complexe pour la gouvernance.
  • L’Organisation Opale est décrite comme une entité où les employés sont encouragés à rester authentiques, considérant l’organisation comme un organisme vivant.
  • Le Management 3.0 se concentre sur l’équilibrage des relations entre managers et collaborateurs, favorisant la responsabilité collective et plaçant l’humain au centre des préoccupations.

Principes communs et spécificité de l’entreprise libérée

Différents dans leur terminologie, ces concepts partagent de nombreux principes sous-jacents, tels que l’autonomie des salariés, la responsabilité et la prise de décision. Cependant, ces principes sont interprétés et mis en œuvre différemment selon chaque modèle spécifique. Selon Isaac Getz (2017), l’Entreprise Libérée s’apparente à une philosophie. Il estime qu’elles ne peuvent pas suivre un modèle unique, car chaque entreprise est unique et que ce sont les salariés qui sont les mieux placés pour indiquer l’organisation qui leur convient le mieux. Néanmoins, les résultats de l’étude dévoilent des caractéristiques qui permettent de mieux comprendre le concept d’entreprise libérée.

Les 12 critères de l’entreprise libérée

Les chercheuses ont identifié 12 critères pour caractériser l’entreprise libérée et la distinguer des concepts similaires. Ces caractéristiques sont :

  1. Aplatissement de la structure et suppression de niveaux de management intermédiaire. Le rôle des managers intermédiaires évolue vers un rôle de facilitateur, souvent joué par des collaborateurs expérimentés. Cette transition vise à supprimer le ressenti des relations hiérarchiques tout en apportant un soutien aux collaborateurs. Certaines entreprises libérées n’ont plus de managers, ni de départements Ressources Humaines ou Finance.
  2. Culture axée sur des valeurs humanistes. L’entreprise libérée valorise fortement la responsabilité sociétale et environnementale. L’éthique et l’humanisme sont centraux dans cette culture.
  3. Présence d’un leader libérateur. Ce leader doit promouvoir un environnement d’autonomie et d’absence de contrôle hiérarchique.
  4. Autonomie de décision (opérationnelle, fonctionnelle et/ou stratégique). Les contrôles traditionnels sont remplacés par des normes comportementales. Les décisions sont décentralisées, et les signes de hiérarchie (comme les privilèges) sont réduits.
  5. Mesures favorisant l’égalité et disparition des symboles.
  6. Mise en œuvre de dispositifs collaboratifs. L’entreprise promeut activement la collaboration parmi ses employés en utilisant divers outils et méthodes.
  7. Réduction du contrôle hiérarchique. L’évaluation des performances évolue vers des méthodes plus collaboratives.
  8. Mise en œuvre de politiques R&D et soutien à l’entrepreneuriat. Les entreprises libérées cherchent à dynamiser leur politique de R&D pour favoriser la créativité.
  9. Promotion de l’empowerment et responsabilisation des salariés. L’entreprise cherche à responsabiliser ses employés et à renforcer leur autonomie.
  10. Favoriser la transparence. L’entreprise libérée vise une transparence totale, offrant un accès à l’information à tous les employés.
  11. Confiance mutuelle (verticale et horizontale). La confiance entre les leaders, les employés et les clients est essentielle.
  12. Division en petites équipes autonomes. Les entreprises sont organisées en petites équipes autonomes pour favoriser l’efficacité et l’innovation.

En résumé, l’entreprise libérée est un modèle organisationnel qui cherche à supprimer la hiérarchie traditionnelle, valoriser l’éthique et la transparence, et responsabiliser ses employés pour une meilleure efficacité et innovation.

Vers une approche dynamique de l’entreprise libérée ?

Il apparaît que toutes les caractéristiques de l’entreprise libérée identifiées ne sont pas toujours présentes en même temps et qu’elles peuvent évoluer selon différents degrés. Les niveaux hiérarchiques, par exemple, peuvent varier. En fonction des besoins et des conditions internes ou externes, les entreprises peuvent choisir différentes combinaisons de ces caractéristiques. L’entreprise libérée doit donc être envisagée comme un processus, avec ses caractéristiques servant d’étapes vers la mise en œuvre. Le but ultime consiste à optimiser la liberté et la responsabilité des employés tout en tenant compte des contextes et des limites. Certains retours en arrière sont également possibles en fonction du contexte.

Vers un « seuil de libération » satisfaisant ?

Il pourrait exister un “seuil de libération” pour chaque entreprise, point auquel les inconvénients de la libération l’emportent sur ses avantages. Pousser la libération au-delà de ce seuil peut engendrer des risques. Par exemple, supprimer trop de niveaux hiérarchiques peut compliquer la communication, et l’absence de contrôle hiérarchique peut mener à des jeux de pouvoir. Une bonne communication s’avère cruciale, et certaines entreprises peuvent même fonctionner sans managers tout en réussissant. Ainsi, il est essentiel de comprendre l’entreprise libérée comme un processus pour minimiser les risques.

Contributions managériales

Cette étude, parmi les premières à définir l’entreprise libérée, le fait exclusivement au travers de critères “opérationnalisables”. Ces éléments peuvent aider les dirigeants à comprendre où ils se situent par rapport à l’entreprise libérée, à clarifier le concept et à proposer des outils pour mettre en place un processus de libération. Au-delà de ces éléments, il est conseillé aux managers de créer des espaces participatifs pour co-construire les implications pratiques de l’entreprise libérée. En la percevant comme un processus, les managers peuvent évaluer l’évolution de l’entreprise en comparant différents moments de cette aventure.

Auteur : Luc Bretones, Fondateur de NextGen