Sur la base du rapport global BNP Paribas
La transition environnementale et sociétale en cours fait appel à diverses transformations sans précédent (pratiques industrielles, sociétales, technologiques et environnementales) et représente une obligation à la fois morale et stratégique. Alors que le monde connaît des changements majeurs et rapides, les populations défavorisées apparaissent les plus touchées.
Laurence Pessez, responsable monde de la RSE du Groupe BNP Paribas, analyse l’impact de cette transition sur tous les aspects de la vie, tandis que les gouvernements ont la lourde responsabilité de guider ces changements pour le bien de tous. Thierry Pech, DG de Terra Nova, suggère une approche inclusive pour éviter les tensions, tout en gardant à l’esprit des incidents comme les “gilets jaunes”. Une “transition juste” passera par l’accompagnement d’individus, familles, et entreprises qui auront à adapter leurs modèles d’affaires voire à cesser leur activité.
Au même moment, l’économie bas carbone se développera, et de nouvelles industries avec elle. Ce phénomène global devra prendre en compte les dynamiques Nord / Sud sous peine de faire naître de graves crises sociales et humanitaires.
Atteindre l’objectif de neutralité carbone d’ici à 2050 ne sera pas facile et toutes les parties prenantes (économiques et sociales) vont devoir s’allier pour le faire, tout en mobilisant les foyers et citoyens autour de ce même objectif. En particulier les foyers à faibles revenus qui ne pourront pas financer les aménagements permettant de réduire les émissions de CO2. On pense par exemple à la nécessité de repenser les modes de vie dans les zones touchées par l’étalement urbain, ou encore à celle de solutionner la dépendance à un véhicule polluant.
Une “transition juste” passera par l’accompagnement d’individus, familles, et entreprises qui auront à adapter leurs modèles d’affaires voire à cesser leur activité.
Les Européens sont de plus en plus conscients du changement climatique – “7 européens sur 10 se disent préoccupés face au réchauffement climatique” – mais pour que la transition réussisse, elle devra être équilibrée et justifiée. A une époque où le pouvoir d’achat est la préoccupation principale des citoyens européens, le changement climatique arrive juste après.
Brice Teinturier d’Ipsos insiste sur l’importance de l’information et du soutien aux groupes concernés : “la tâche est immense et nous ne parviendrons à l’accomplir que si la transition climatique est perçue comme cruciale (une opinion partagée par la plupart des gens) et juste (une opinion partagée par un nombre plus restreint de gens)”. Une grande partie des européens interrogés sont réticents à l’idée de changer leurs comportements, et ce parce qu’ils estiment que la transition énergétique engendrera plus d’impacts négatifs que positifs. Les Européens sont par exemple très partagés sur l’évaluation de l’effort qui leur est demandé pour une telle transition. Un tiers d’entre eux estiment qu’on leur en demande trop, un tiers pas assez et un tiers sont satisfaits.
Côté entreprise, Antoine Sire, stimulateur d’engagement chez BNPP, souligne les opportunités et les défis que les individus peuvent rencontrer lors de cette transition, et le rôle essentiel des formations et des aides pour les collaborateurs.
« La tâche est immense et nous ne parviendrons à l’accomplir que si la transition climatique est perçue comme cruciale et juste ”
Par ailleurs, la WBA – World Benchmarking Alliance – a évalué 180 entreprises de trois secteurs – compagnies pétrolières et gazières, services publics d’électricité et constructeurs automobiles – à l’aune de ses propres indicateurs de transition équitable. Cinq conclusions principales émergent :
Plus généralement, le risque d’un clivage de perception monte entre les grandes entreprises et particuliers aisés perçus comme plutôt “polluants” et faisant trop peu d’efforts et les particuliers à faibles revenus et les PME considérées comme “moyennement” polluantes mais plus pénalisées.
Marc Ringel, Professeur en Économie de l’Énergie & Chaire Européenne pour le Développement Durable et la Transition Climatique à Sciences Po, insiste sur le besoin de politiques adaptées pour une transition juste à l’échelle mondiale. L’accent est mis sur la pauvreté énergétique et la nécessité d’investir dans les énergies renouvelables. Ces dernières compléteront sur le long terme, là où elle est disponible, la capacité nucléaire.
Une transition juste ne se limite pas à l’élimination progressive du charbon tout en soutenant les régions charbonnières et les personnes travaillant dans cette industrie. L’abandon du moteur à combustion interne au profit de l’e-mobilité va bouleverser l’ensemble de l’industrie automobile et ses fournisseurs. Les décideurs politiques devront équilibrer les intérêts tout en garantissant une transition juste pour les travailleurs et les communautés touchés par ces changements.
Thomas Friang, fondateur et directeur général de l’Institut Open Diplomacy, rappelle l’importance de la coopération internationale et des engagements tels que l’Accord de Paris. Cette perspective mondiale est cruciale pour traiter les défis et les opportunités d’une transition équitable. En effet, les grandes économies en développement de la période de Kyoto (protocole signé en 1997) sont aujourd’hui parmi les principaux émetteurs de gaz à effet de serre, au premier rang desquels la Chine. Le slogan de la présidence indienne du G20, qui a cherché à éviter une période de guerre, est inspirant à cet égard : “Une Terre, une famille, un avenir”.
Les banques et autres institutions financières jouent un rôle central dans cette transition. Ces institutions ont le potentiel de la faciliter pour les citoyens en termes de logement, de mobilité et d’alimentation. Les nouvelles régulations produisent également des effets indirects qu’il faudra compenser, comme par exemple de baisser le nombre de biens disponibles sur le marché, car non conformes.
La finance inclusive, qui vise à renforcer la résilience face au changement climatique, peut contribuer à assurer une transition durable pour tous. L’initiative “My Sustainable Home” cherche à décarboner l’immobilier résidentiel en trouvant les bonnes subventions, aides, et en soutenant les personnes vulnérables.
Enfin, la collaboration entre ONG comme The Just Transition et les institutions financières locales est précieuse pour combler les lacunes.
Les entreprises peuvent agir plus vite et de manière radicale. Les multinationales, en particulier, ont le pouvoir d’influencer cette transition à un niveau mondial. Les énergies fossiles représentent encore aujourd’hui 84% du mix énergétique mondial bien que nous sachions que leur part devrait devenir minoritaire au plus tôt. L’investissement dans les énergies nucléaire et renouvelables et une attention accrue aux aspects sociaux de la transition peuvent non seulement aider les entreprises à s’adapter, mais aussi à attirer des talents soucieux de l’environnement. Ces derniers, notamment chez les jeunes générations, sont en quête d’un alignement entre leurs valeurs et celles des entreprises.
Enfin, le guide CSR européen offre un cadre pour les entreprises, mettant l’accent sur l’impact social, le dialogue, la gestion des risques et la définition claire de leur mission. Une collaboration étroite entre gouvernements, entreprises, institutions financières et citoyens semble essentielle pour assurer une transition équilibrée et réussie.
La crise climatique induit le développement rapide de nouvelles compétences techniques et fondamentales. Des organisations comme Business in the Community, avec le soutien de grandes entreprises, reconnaissent l’importance de cette symbiose. Le virage vers une économie écologique peut être un moteur puissant pour l’inclusion sociale dans des secteurs entiers alors que d’autres connaîtront des défis sans précédent.
Voici deux exemples d’organisations actives sur ce challenge des compétences nouvelles et de l’insertion :
Autre exemple, majeur en Europe, celui du secteur automobile qui doit totalement se réinventer. L’Europe a en effet lancé le Green Deal dont l’objectif est d’atteindre la neutralité carbone d’ici à 2050. Un enjeux vital pour les 13000 emplois du secteur.
La mise en place d’un label “transition juste” envisage une approche d’investissement plus éthique.
Les institutions financières, grâce à des réglementations comme la “EU Sustainable Finance Disclosure Regulation”, cherchent à équilibrer enjeux climatiques et sociaux.
Les banques travaillent à instaurer des garanties sociales minimales dans les stratégies d’investissement, y compris environnementales. Elles réfléchissent également à la définition d’un “cadre de transition” afin d’identifier les entreprises susceptibles d’adapter leurs modèles économiques à la transition énergétique en ajoutant des filtres sociaux supplémentaires.
Enfin, les gestionnaires de portefeuille s’orientent vers une approche intégrée, considérant autant l’impact environnemental que social. Cette tendance est renforcée par des entités comme l’Institut de la finance durable en France, ce qui laisse entrevoir une nouvelle approche de l’investissement socialement responsable (SRI). Au-delà de l’empreinte carbone, on mesurerait l’empreinte sociale des entreprises, via une norme SRI permettant d’évaluer leurs pratiques sociales. En créant des méthodes d’analyse systématiques des pratiques de transition, il sera plus facile de prendre des décisions éclairées.
Une transition réussie nécessite l’implication active des citoyens. Des conventions citoyennes ont été instaurées dans plusieurs pays pour permettre aux citoyens de contribuer aux réflexions. La Commission européenne, avec son “Just Transition Mechanism”, offre un soutien considérable aux régions impactées. Le fonds est soutenu par des instruments financiers et le budget de l’UE. Les territoires bénéficiaires doivent élaborer un plan de transition pour montrer leurs stratégies et leurs étapes, tout en mettant en avant les retombées socio-économiques. Par exemple, une école dédiée aux technologies vertes a été lancée à Chypre. La Commission a également adopté le “Net Zero Industry Act” pour stimuler l’industrie verte.
Cependant, pour que cette transition soit réussie, le soutien du public est essentiel. Les expériences passées, comme la crise des gilets jaunes, montrent que l’impact social des politiques environnementales doit être pris en compte. Pour soutenir des solutions innovantes, des partenariats tels que celui entre la BNPP et l’ADEME ont été créés, ou encore des corps de gouvernement lancés tels le Klima-Agence chargé de promouvoir la transition énergétique au Luxembourg avec le déploiement du Klima Bonus.
Plusieurs pays s’efforcent d’inclure les citoyens dans leur transition énergétique. Le Luxembourg a introduit divers programmes pour soutenir financièrement les citoyens dans cette transition et a par exemple été pionnier dans la gratuité des transports publics. D’autres pays en développement sont confrontés à des défis uniques, étant souvent financièrement limités et dépendant fortement des énergies fossiles. Un partenariat, comme celui établi lors de la COP 26 entre l’Afrique du Sud et les gouvernements français, allemand, anglais, américain et l’Union européenne nommé “Just Energy Transition Partnership” engage la mobilisation de 8.5 milliards de dollars pour soutenir la transition sud-africaine.
Les gouvernements, avec le soutien des banques, peuvent également émettre des bons pour les investissements liés à l’énergie ou réinjecter les taxes sur le carbone dans l’économie. Nous le voyons, la transition aura un impact profond sur la société, le marché du travail. Elle nécessitera une reconversion profonde des secteurs à forte empreinte carbone et une création d’emplois dans les secteurs verts. Dans notre contexte géopolitique tendu, une forte coordination des mondes économique et politique sera nécessaire pour faire de ce mouvement sans précédent une opportunité plutôt que la contrainte de trop.
Auteur : Luc bretones, Fondateur de NextGen